III

   
         

 

 

J’ai beau serré les poings et me mordre les lèvres, j’ai du mal à retenir mes larmes...
Je les ai vus, tous les deux, dans le parc. Qui s’embrassaient.
Le souffle court pour avoir autant couru, je m’adosse à un vieux mur gris.
Je les déteste.
Je les hais.
Je serre les poings plus fort, et mes ongles pénètrent ma chair. Du sang suinte, lentement, mais la douleur n’est pas suffisante pour me permettre d’oublier.
Je sens la colère monter en moi, toujours plus forte. 
Je n’aurais jamais crû que...
Dieu que je les hais !
Mes sanglots s'étouffent de rage.
Mon esprit s’embrume, alors que je comprend peu à peu.
Elle m’a menti. Elle m’a manipulé. Elle m’a utilisé.
Elle voulait Gabriel, et elle avait fini par l’avoir.
Tout s’embrouille dans ma tête...
Je ne sais plus quoi penser d’elle.
Je ne sais plus quoi penser de mon ami.
Je ne sais plus quoi penser de moi-même...

   

   

 

   

 

 

Merde.
Gabriel, tu n’es qu’un idiot.
Tu savais ce qui se passait, et tu t’es laissé faire.
Il était là, il a tout vu. 
Merde merde merde.
Imbécile... Tu n’auras pas assez de ta vie pour te faire pardonner.
Tu as bien essayé de le rattraper, repoussant l’autre truie qui eut l’audace de te menacer... Mais il court vite, le bougre. Beaucoup trop vite pour tes poumons encrassés.
Trois jours ont passés, et tu ne l’a pas revu. Peut-être aurais-tu pu l’appeler, aller le voir, lui parler... Peut-être que tu aurais pu...
Et zut.
Au fond, regrettes-tu vraiment ?
Après tout, c’est toi que cette fille voulait, pas lui. C’est sa naïveté qui l’a perdu, tout simplement. Ca devait finir comme ça.
Une voix pourtant te dit que tu aurais pu faire quelque chose pour lui, pour l’aider... mais tu as préféré lâcher prise, et abandonner.
Comme d’habitude.
Tu n’es vraiment qu’un sombre idiot.
Oui, un sombre idiot.

 

   

   

 

   
 

 

Elle rajusta le col de sa veste, salua ses amies, et rentra chez elle.
L’été approchait, et il faisait déjà chaud.
Elle n’avait plus revu Lucien, et Gabriel la considérait avec un profond mépris depuis ce jour où ils s'étaient embrassés. Dommage, vraiment. Elle avait manqué de finesse dans cette affaire :son premier échec certes, mais elle ne s’en formalisait pas. Inutile en effet :d’autres occasions se présenteraient, et elle se faisait confiance pour réussir la prochaine fois.
Elle s’engagea dans la ruelle qui menait à son appartement. La fraîcheur de ce lieu toujours ombragé lui parut des plus agréables. Elle habitait au dernier étage d'un vieil immeuble du centre :grimper les escaliers sombres ne la dérangeait pas, pourvu qu’elle profitât d’une certaine tranquillité. Et puis ce lieu avait un certain charme. 
Elle ouvrit la vieille porte, et...
Elle tenta de hurler, mais la main plaquée sur sa bouche l’en empêchait, jusqu’à l’étouffer. Elle essayait bien de se débattre, mais il était plus fort qu’elle. Il la traîna à l’intérieur.
Prise de panique, elle préféra se laisser faire, guettant une opportunité. Elle ne voyait toujours pas son visage dans la pénombre. 
Elle avait peur, et cette peur devint terreur lorsqu'elle vit l'éclat métallique d'une lame d'acier surgir entre les doigts de son agresseur. C'est là qu'elle le reconnut.
Lucien. 
C'était Lucien. 
Et il allait la tuer.
Elle se débattit à nouveau, mais c'était inutile. N'y avait-il personne ici pour l'aider? Ce n'était pas possible, elle ne voulait pas mourir, pas encore. Elle pria fort pour que cela ne soit pas vrai... Non, cela ne...
Elle fut plaquée au sol, et le choc lui coupa le souffle. 
La lame s'éleva soudain, et s'abattit dans son dos. 
Hurlement.
Une fois.
Deux fois.
Elle hurlait, mais personne n'entendait sa souffrance.
Trois fois. Quatre fois. La lame montait et descendait. Encore et encore.
Le sang coulait abondamment. Tout son corps se tendait à chaque coup, et ses cris, rauques, sortaient péniblement de ses poumons. 
Un bruit dans le hall. Une voix forte. La douleur était atroce, mais elle la reconnut pourtant.
Gabriel...
Une dispute. Leurs voix tonnèrent, amplifiées par l'acoustique du lieu.
Elle n'entrevit que l'éclat rouge de la lame, le temps d'un instant.
Un long silence.
Son sang continuait de s'étendre en flaque autour d'elle.
Des bruits de pas. 
Elle ferma les yeux.
Il s'agenouilla près d'elle.
Elle pria fort pour que ce soit Gabriel. Elle pria, pria pour que tout s'arrête là, pour que son calvaire prenne fin...
Elle sentit le souffle lent de sa respiration caresser doucement ses cheveux.
Son corps se crispa malgré la douleur.
Elle sentit soudain un frémissement, celui du tissu que trouble un geste brusque.
Et soudain, du sang chaud inonda sa chevelure, du sang qui n'était pas le sien.
Un faible murmure lui parvint, troublé par l'affreux gargouillis du sang qui s'écoule, l'empêchant d'en saisir le sens... 
Puis un bruit sourd, celui d'un corps qui s'effondre...
Elle ouvrit les yeux, une dernière fois, et le vit.
Il s'était tranché la gorge.